La voie lactée

Cet après-midi, j’ai touché la Voie lac­tée. Non pas la vraie, qui tra­verse notre ciel noc­turne, mais celle fab­riquée par une artiste suisse du nom d’Isabelle Krieg. Comme son nom l’indique (au sec­ond degré), il s’agit de seins. Des seins de femme géants, tout blancs, moulés dans une sorte de mousse à la fois sou­ple et ferme. Rassem­blés en grappes, ils for­ment ainsi des espèces de nuages que l’on peut tâter et sur lesquels l’on peut même s’asseoir! En lisant un arti­cle à ce sujet dans le jour­nal, je trou­vais l’idée sym­pa­thique. Mais en décou­vrant de visu ces masses blanches héris­sées de tétons agres­sifs dans le jardin du Musée d’Art et d’Histoire, décep­tion: au lieu de cumuli con­fort­a­bles et ras­sur­ants, cela m’évoquait plutôt une inva­sion de che­nilles géantes, pleines de pro­tubérances et de piquants…

Au marché sous la pluie

Mercredi matin tôt sur la place Python. Des cordes épaisses tombent du ciel, le jour est gris souris. Les maraîch­ers instal­lent leurs stands en s’encourageant mutuelle­ment. Emmi­tou­flés comme en hiver, ils s’abritent sous leurs bâches et passent le temps en buvant de grandes tasses de thé ou de café qui fument dans l’air chargé d’humidité. Il y a peu de vis­i­teurs. Et pour­tant, l’atmosphère est tout-à-fait spé­ciale. La pénom­bre fait ressor­tir les formes et les couleurs des fruits et des légumes: le rouge foncé des radis, le vif orange des carottes, le vert des salades, encore plus appétis­santes ourlées d’eau, et même le beige des oeufs à l’ovale par­fait qui, rangés sur des plateaux car­rés, sem­blent phos­pho­res­cents. Mais le plus beau, c’est l’étalage du fleuriste, qui a sim­ple­ment dis­posé ses marchan­dises sur le sol. Pétu­nias, tagètes, géra­ni­ums, impa­tiences: douchés par la pluie, ils for­ment comme un grand tapis ori­en­tal dont les vifs col­oris trouent la gri­saille et saut­ent lit­térale­ment au vis­age. Du coup, j’ai acheté quelques pots: his­toire d’emporter un peu de lumière avec moi.

Pour un fond de teint

Autre moment de shop­ping mémorable: une vis­ite au rayon des cos­mé­tiques dans un grand mag­a­sin. En quête d’un nou­veau fond de teint, je suis restée per­plexe devant les présen­toirs sur­chargés de boîtes, tubes et autres fla­cons mul­ti­col­ores dis­posés en rangs ser­rés. On aurait presque cru un éta­lage de bon­bons, la dorure en sus! J’ai soudain réal­isé que non seule­ment ma palette de maquil­lage était fort fruste (1 fond de teint, 2 mas­caras, 3 rouges à lèvres et 2 fards à paupières, peu util­isés et rarement renou­velés), mais aussi que la tech­nolo­gie cos­mé­tique avait fait des bonds spec­tac­u­laires ces dernières années. A présent, les mas­caras exis­tent en plusieurs tailles, jusqu’au XL qui allonge les cils au max­i­mum; les rouges à lèvres, quand ils ne ser­vent pas aussi de fards à joues, don­nent un éclat mouillé, miroir ou dia­mant, s’étalent avec un pinceau inté­gré, et résis­tent à tout ou presque; les fards à paupières se décli­nent en liq­uide ou en solide; les ver­nis à ongles ren­for­cent, lis­sent, nour­ris­sent, sèchent de suite, exis­tent en moultes couleurs qui n’excluent plus ni le vert, ni le bleu (ça rap­pelle une cer­taine orgie romaine dans une cer­taine BD), pail­letés ou non. Et les fonds de teint, juste­ment! Ils sont devenus quasi intel­li­gents: ils lif­tent, nacrent, mat­i­fient, illu­mi­nent sans déposer à grands ren­forts de “micro­cap­sules” et de tex­tures inso­lites, genre mousse au choco­lat(!). Résul­tat: per­due devant tant de pro­duits, j’ai failli repar­tir sans rien! J’ai juste trouvé le courage d’éplucher la gamme des fonds de teint dans 2 mar­ques que je con­nais­sais; mon choix s’est porté, une bonne demi-heure plus tard, sur un pro­duit con­tenant une “micro-poudre absorbante” cen­sée “réguler la bril­lance” et don­ner à la peau un “éclat soyeux”(en anglais, tout ça). Aux dernières nou­velles, je brille tou­jours deux heures après l’application…

Deux petits vieux

Ce matin, un cou­ple de petits vieux a voulu pren­dre le bus à l’arrêt des Charmettes pour se ren­dre à la Migros de Pérolles. Un saut de puce de quelques cen­taines de mètres à peine, mais pour eux un vrai voy­age vu leur état de santé: obèses tous les deux, ils s’appuyaient sur de petits char­i­ots pour s’aider à marcher. Lorsque le bus est arrivé, une dame sec­ourable a monté leurs char­i­ots à bord, tan­dis qu’eux-mêmes se his­saient lente­ment, pénible­ment, en s’encourageant l’un l’autre, jusqu’à des sièges que des pas­sagers leur ont spon­tané­ment cédés. Tout cela sous l’oeil vague­ment irrité du chauf­feur, qui a pour­tant attendu leur instal­la­tion avant de repar­tir. Ils se sont alors con­fon­dus en remer­ciements, d’une voix éton­nam­ment douce et claire. En les enten­dant, mon coeur se ser­rait. J’espère que quand je serai moi aussi vieille et impo­tente, il y aura encore des gens pour m’aider à pren­dre le bus, me céder leur place, des chauf­feurs qui patien­teront pour ne pas me bous­culer, bref, des bonnes âmes qui m’aideront dans ces gestes quo­ti­di­ens qui me sont si évi­dents aujourd’hui, mais ne le seront plus alors. Car même de nos jours, avec cet espèce de jeu­nisme qui con­t­a­mine le monde, tout ce dont je venais d’être témoin ne va, hélas, déjà plus de soi.

Shopping sans fringues

Parfois, ça fait du bien de s’offrir un après-midi de shop­ping en igno­rant les bou­tiques de mode (qui non con­tentes de ven­dre toutes les mêmes mod­èles, sont bien trop nom­breuses pro­por­tion­nelle­ment; ce qui mon­tre les pri­or­ités actuelles de la société, mais ceci est une autre his­toire). Du coup, on explore la vais­selle, le linge de mai­son, les bibelots, les livres, les usten­siles de cui­sine, etc… Petit flo­rilège, issu des arcades bernoises. Des sal­adiers moulés à par­tir de dis­ques vinyl (authen­tiques, apparem­ment, bel exem­ple de recy­clage); un canard pour le bain for­mat géant (env­i­ron 50 cm de haut); des bijoux arti­sanaux en tissu, en forme de champignons; un pot à lait jaune frappé de l’effigie de la Vache qui rit de Ben­jamin Rabier; des pinces spé­ciales pour garder les chaus­settes en paires durant la lessive (argh! C’était mon idée); des toiles à pein­dre minia­tures, ten­dues sur chas­sis comme les grandes; un mobile de grosses dames col­orées de Niki de Saint Phalle; un gâteau à plusieurs étages fait entière­ment de marsh­mal­lows et couronné d’un Snoopy en sucre; des bons préim­primés pour le cadeau de son choix, pliés tout petits dans une boîte d’alumettes; un aimant pour le frigo en forme de petit beurre, d’autant plus réal­iste que tout mou; et pour finir, une fleur: une rose beige de corps, rouge sur les bords, juste­ment bap­tisée “Geisha”. Mais finale­ment, je n’ai rien acheté.