La complainte des gants perdus

En hiver, ils se ramassent à la pelle. Pour autant que l’on en ait envie, car ils gisent sou­vent dans la boue, les flaques ou la saleté. Ils jonchent les trot­toirs, les murets, le sol des bus, l’asphalte des park­ings. Pau­vres loques détrem­pées, gelées, piét­inées par les semelles des pas­sants, aplaties sous les pneus des voitures, par­fois empalées sur des grilles par une main cru­elle, et tou­jours irrémé­di­a­ble­ment, dés­espéré­ment, soli­taires. Ce sont ces gants sans paires que l’on a oubliés, ou qui sont sournoise­ment tombés d’une poche ou d’un sac. Quel triste sort. Hélas, j’ai apporté ma con­tri­bu­tion à l’hécatombe : de petits gants en angora noir, per­dus un soir sur la ban­quette d’un train. Seule con­so­la­tion : ils étaient pro­pres, et ils étaient deux !

Douche froide

Un de mes anciens profs d’allemand pré­tendait, avec une auto-dérision sal­va­trice, qu’il exis­tait au monde deux sortes de sadiques: les den­tistes et…les profs, juste­ment. Or, il en y a une troisième: les phar­ma­ciens, dont cer­tains sem­blent pren­dre plaisir à embar­rasser publique­ment leurs clients. Ainsi cette dame en blouse blanche qui a déballé sur le comp­toir tous les élé­ments du dis­posi­tif pour douches intimes pre­scrit par le médecin, avant d’en com­menter le mode d’emploi d’une voix un peu trop aiguë à mon goût. Encore heureux qu’elle ne m’ait pas fait une démon­stra­tion. Ne me restait plus qu’à payer le mau­dit machin et, rouge comme une pivoine, à affron­ter les vis­ages des clients dont la queue s’était allongée der­rière moi…

Ces imbéciles sans voiture

Que l’on me regarde bizarrement parceque je ne pos­sède pas de voiture (ni de per­mis de con­duire, d’ailleurs), cela arrive assez sou­vent. Mais me faire insul­ter parce que je prends les trans­ports publics, et de sur­croît par un autre usager, c’est une pre­mière! De retour de nos achats heb­do­madaires, encom­brés de plusieurs cabas bien rem­plis, S. et moi nous étions fau­filés dans le bus en essayant de ne déranger per­sonne avec notre charge­ment. Pré­cau­tions bien inutiles: presque aus­si­tot, une jeune femme s’est mise à cri­ti­quer verte­ment “ces imbé­ciles qui ne pren­nent pas leur voiture pour faire les courses”! Le tout en ital­ien, pen­sant prob­a­ble­ment ne pas être com­prise. Hélas pour elle, S. est par­faite­ment italo­phone. Il lui a donc répliqué fort poli­ment que tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir une voiture. Mal­gré cette réponse plutôt défini­tive, la mécon­tente ne s’est pas laissé démon­ter pour autant: elle a pour­suivi sur le même ton (avec quels argu­ments, je me le demande encore), jusqu’à ce que S., excédé, aban­donne la con­ver­sa­tion. Peu après, la jeune femme descendait du bus, la mine out­ragée, à l’arrêt placé devant l’université. Pour aller y suivre des cours de psy­cholo­gie, prob­a­ble­ment. Ou y rechercher sa voiture.