C’est parti!

EEsperluettet le “Pro­jet M

Berne!

Pas de chance ce matin: l’intercity Lausanne-Berne arrivera à Fri­bourg avec 25 min­utes de retard. C’est l’heure de pointe, les quais sont bondés de gens un peu vit­reux por­tant des cafés ou gril­lant une sal­va­trice cig­a­rette. Pour y remédier, on nous sug­gère de pren­dre le train régional. La rame aux allures de métro sem­ble avoir des ressources spa­tiales insoupçon­nées, puisqu’elle absorbe sans trop de prob­lèmes les naufragés de l’intercity et les pas­sagers habituels de la ligne. Le con­voi s’ébranle tan­dis que la bonne humeur revient: après tout, on arrivera peut-être à l’heure au bureau. Mais c’est sans compter avec les arrêts inter­mé­di­aires, qui sont légion entre Fri­bourg et la cap­i­tale helvé­tique. A chaque gare, même la plus petite (cer­taines se résu­ment à une cabane de bois en pleine cam­pagne), c’est un nou­veau flot de pas­sagers qui monte. Les moin­dres recoins se rem­plis­sent, cer­tains voyageurs debout finis­sent presque sur les genoux des gens assis. A chaque gare, je me per­suade que l’on ne pourra plus ajouter per­sonne. Et pour­tant, ça se rem­plit tou­jours. Je suis coincée dans un angle, entre le sac à dos d’un employé de la poste (son badge pend à la cein­ture) et une dame au par­fum sucré qui regarde poli­ment dans le vague. Comme je ne peux pas pencher la tête, je ne sais pas si mon sac est tou­jours entre mes pieds. Le train com­mence à ressem­bler à une boîte de sar­dines géantes. Même si les gens restent stoïques, la ten­sion est pal­pa­ble, et le tra­jet paraît inter­minable. Enfin, on annonce le ter­mi­nus. Ouf! Mais la délivrance com­plète, le point final de l’histoire, provient d’une toute petite fille, qui devait se sen­tir bien coincée au milieu de toutes ces jambes d’adultes. Faisant écho au haut-parleur, elle s’écrie soudain avec ent­hou­si­asme, dans le silence plombé du wagon: “Berne!”. Du coup, les vis­ages s’éclairent, et lorsque les portes s’ouvrent, tout le monde sort du train avec le sourire. Après tout, le voy­age ne s’est pas si mal déroulé.

De vraies pantoufles

Avec le retour des beaux jours, les doudounes ont fait place à des tenues plus légères. Les dégaines qui défi­lent dans la rue sem­blent d’ailleurs par­fois un peu étranges, genre mini­ju­pes asso­ciées à des leg­gings en den­telle –tiens, ça rap­pelle le look de Madonna dans les années 80-, bermu­das coor­don­nés avec un bon­net de laine bien enfoncé sur les oreilles, grosses lunettes en forme de hublots, robes à bretelles vaporeuses portées avec des bottes hautes, ou encore jeans étroits assor­tis de bal­ler­ines de danseuse –ça aussi, ça rap­pelle les années 80, sauf en ce qui con­cerne les souliers: à l’époque c’était les bas­kets blanches mon­tantes qui dom­i­naient le pavé. D’ailleurs, à pro­pos de chaus­sures, en par­courant le rayon grolles d’ un mag­a­sin, il m’a frappé que de nom­breux mod­èles printemps-été ressem­blaient tout bon­nement à des pan­tou­fles: mules en tous gen­res, savates à enfiler, birken­stocks à pail­lettes, bal­ler­ines ultra­plates et mul­ti­col­ores décorées d’un petit noeud, etc. Soudain (que la mémoire peut être mesquine, stock­ant en douce ces petits riens qui nous ont blessé des années aupar­a­vant), je me suis sou­v­enue d’une paire de chaus­sures qui fai­saient ma fierté à l’école pri­maire: des bal­ler­ines en daim brun clair, avec une semelle en caoutchouc et une bor­dure noire. Très habil­lées et plutôt classe par rap­port aux mod­èles de cette sai­son. Et pour­tant, Dieu sait si l’on m’avait taquinée là– dessus. J’entends encore des voix moqueuses s’élevant dans la cour de récré: “Alors, t’as mis tes pan­tou­fles aujourd’hui?” La mode est décidé­ment bien ver­sa­tile, bien injuste. Et avec mes mocassins à bout carré, on dirait que je me suis de nou­veau laissé dépasser.