Espace-temps
Après avoir jonglé avec le temps durant mes années d’archéologie, me voici en train de jongler avec l’espace. Travailler au CICR impliquant bien sûr d’être en contact avec des équipes basées dans le monde entier. Ainsi, ma boîte email se remplit-elle de messages venus d’Australie, du Congo, des Etats-Unis, du Sri Lanka, de Géorgie, du Japon, de Norvège, du Gabon,… Ce qui m’émerveille encore, tandis que pour mes collègues, c’est devenu la routine. Lorsque mon téléphone sonne, affichant un numéro long comme un jour sans pain, j’essaie de deviner de quelle contrée lointaine vient l’appel (tout en préparant mon cerveau à servir mon « meilleur » anglais). Aussi étais-je tout surprise l’autre jour, lorsque j’ai vu s’afficher non seulement un numéro suisse, mais l’indicatif…026, celui de mon canton d’adoption, Fribourg. C’en était presque exotique!
Pulls manchots
Petite séance de shopping en ville, dans le but fort banal de dégoter un pull chaud pour cet hiver. Verdict: les grandes absentes de la confection cette saison sont…les manches ! Sur tous les étalages, ce ne sont que gilets, ponchos, châles, débardeurs ou jacquettes à manches courtes, trois-quarts dans le meilleur des cas. Et pour le même prix qu’un vêtement “entier”… J’en avais froid dans le dos. Ne reste donc plus qu’à se mettre au tricot, apparemment. Je peux toujours essayer de demander à ce jeune homme aperçu l’autre jour dans le train, qui meublait son trajet le plus sérieusement de monde, en cliquetant des aiguilles…
Au bout du monde
Un matin à Genève dans un bus rempli d’une foule dense et hétéroclite, mais à majorité cravatée. C’est la ligne des organisations internationales, ce qui n’empêche pas le véhicule d’être à la fois vétuste et très en retard. Un cravaté proche, apparemment à destination de l’ONU, demande à son collègue: “Are you sure it’s the right bus? Aren’t we going to some suburb and be lost forever?” C’était bien le bon bus. Même si à l’instant, le bus qui nous croisait en sens inverse arborait sur son front:“N°11. Bout du monde”.
Ma gomme mie de pain
Voilà, il m’a fallu changer ma gomme mie de pain. A force de fonctionner, elle avait fini par devenir toute noire, et par faire de vilaines traînées sur le papier au lieu de faire son boulot… Je me souviens la première fois que j’en avais vu une. C’était dans une autre vie, dans une autre ville, pendant un cours de dessin avec modèle vivant dans une académie un peu snob. Une participante m’avait demandé si j’avais vu sa gomme. J’avais ratissé tout l’atelier, sans succès. Jusqu’à ce qu’elle avise une petite boule grise posée sur le rebord d’un chevalet, boule que j’avais prise pour de la pâte à modeler! En réalité, c’était une gomme mie de pain. Très pratique, car malléable dans la forme que l’on veut, et ne produisant aucune rognure. Une vraie révélation. Je m’étais hâtée d’en acheter une, et depuis, je n’ai pas arrêté d’en utiliser pour effacer crayon, fusain et pastel. Passé dix ans que je l’avais, celle-ci; à raison d’un coût total de 2 francs 50, c’était vraiment un bon investissement!
En slip!
De passage parmi les immeubles du quartier d’Alt. Du coin de l’oeil, j’aperçois une silhouette qui se faufile sur un balcon, puis retourne à l’intérieur. La porte-fenêtre en se refermant jette un bref éclat de soleil. Rien d’étonnant en soi. Mais les deux femmes qui me suivent ont mieux vu. Elles sont même scandalisées. “T’as vu ça? En slip, qu’elle était, la nana! Non, mais tu te rends compte? En slip!…” Et ainsi de suite, au point que je presse un peu le pas pour échapper à cette venimeuse logorrhée. En slip… Bon. Non seulement la dame en question était chez elle, mais elle s’était contentée de sortir brièvement sans s’exhiber outre mesure. Pas de quoi en faire un fromage. D’ailleurs, en y pensant, ce n’est pas que la mode de ce printemps soit beaucoup plus habillée. Quelques minutes à peine avant cet épisode, un groupe de jeunes filles marchaient devant moi. Non contentes de confondre les collants pas même opaques avec les pantalons, elles poussaient le détail jusqu’à porter un string pour éviter les marques! Autant dire qu’elles se baladaient dans la rue les fesses à l’air. Et cela, apparemment, ça ne dérange personne.
Le regard du chat
En descendant vers la Basse ville, deux grandes fenêtres rectangulaires qui ressemblent à des vitrines. Derrière l’une, une belle orchidée en fleurs. Derrière l’autre, un chat tigré. Immobile comme une porcelaine (je l’ai d’abord pris pour un bibelot!), il garde les yeux fixés sur un point précis, quelque part vers les hauteurs. Plusieurs passants s’arrêtent pour admirer l’animal, et suivent son regard pour voir ce qui retient ainsi son attention. Intriguée, je tente moi aussi l’expérience… Rien. Les yeux tombent très exactement au-dessus des toits dans le ciel matinal, gris et nu! Tout le monde repart perplexe. Le chat continue de fixer le vide d’un air concentré. Je suis sûre qu’il fait exprès, et qu’intérieurement, il se marre…