Distraite, moi?

Au retour de la pho­to­copieuse, je le trouve gisant sur le sol: le petit pan­neau doré com­mé­morant le sou­tien de la Loterie Romande, qui ornait la vit­rine abri­tant une maque­tte de l’oppidum cel­tique du Mont Vully. Je pose donc mes papiers et ramasse le pan­neau, his­toire de le remet­tre à sa place. Impos­si­ble. Ma main tâtonne, incré­d­ule. Il n’y a plus de vit­rine. Il n’y a plus de maque­tte. Mon cerveau met bien quelques sec­on­des à com­pren­dre: deux col­lab­o­ra­teurs ont démonté l’oppidum et sont en train de l’emballer dans des caisses en bois. Je reste donc stu­pide­ment plan­tée là, mon pan­neau à la main, avec mes bonnes inten­tions. Heureuse­ment, les col­lab­o­ra­teurs en ques­tion ne m’ont pas vue: vite, je repose le pan­neau sur le sol et m’éclipse dans mon bureau, un peu hon­teuse de ma distraction.

Archéologie en kit

J’ai eu du mal à y croire. Et pour­tant, c’est vrai: on peut désor­mais faire de l’archéologie sans quit­ter son salon! Il suf­fit d’acheter une boîte con­tenant un morceau de terre, dans lequel ont été dis­posés les tes­sons d’un vase (une “copie authen­tique”), époque à choix: romaine, grecque, étrusque ou pré­colom­bi­enne. A l’aide de la petite spat­ule fournie, on gra­touille con­fort­able­ment pour exhumer les frag­ments, avant de les remon­ter et de restau­rer le vase obtenu. Facile! Ca don­nerait presque envie de faire de la vraie archéolo­gie. Sauf que là on est dehors, à genoux dans la boue, et que l’on ne trouve en général que quelques tes­sons à la fois; tes­sons qui d’ailleurs appar­ti­en­nent rarement au même pot, sans par­ler du fait que l’on ne sait jamais à l’avance ce qu’on va trou­ver (si l’on trouve quelque chose). Mais main­tenant que les fouilles sont ter­minées, il ne me reste plus qu’à acheter la boîte, par nostalgie…

Fin de fouilles

Ca y est: après 3 ans, notre cam­pagne de fouilles prend fin. Mal­gré le froid, la boue, la canicule, les heures passées à écoper les secteurs inondés ou à dégeler le sol durci, mal­gré les WC sans chauffage ni chasse d’eau, les ten­dinites et autres lum­ba­gos, les longues péri­odes sans décou­verte, mal­gré la pluie, le vent arracheur de tentes, les fas­ti­dieuses rec­ti­fi­ca­tions de strati­gra­phies, les dessins à faire couché dans l’eau, les aspi­ra­teurs bouchés, les grince­ments humains, les pieds con­gelés, les lour­des brou­ettes à pousser, les déca­pages inter­minables, les oreilles de cochon cachées par de petits plaisan­tins… et tant d’autres détails pit­toresques: j’ai ressenti un gros pince­ment au coeur cet après-midi en voy­ant nos ser­res en cours de démon­tage. Leurs arma­tures métalliques se dres­saient soudain toutes nues, comme les côtes d’un squelette de baleine échoué au milieu des secteurs vides. Nous avons d’ailleurs fini sur un petit clin d’oeil: la voiture d’un archéo­logue étranger venu nous ren­dre vis­ite était imma­triculée TB 22 , soit “Tombe 22″ dans le jar­gon abrévi­atif que nous util­isons dans la doc de ter­rain! Doc de ter­rain qu’il est main­tenant temps d’empoigner pour en tirer la sub­stan­tifique moelle…

Métabolismes

Pause de l’après-midi au chantier. En guise de goûter, les filles de l’équipe dégus­tent des fruits, et boivent une tasse de thé ou de tisane (sans sucre). Les hommes quant à eux ingur­gi­tent force chips, bis­cuits et choco­lat, le tout copieuse­ment arrosé de coca… Sans que leurs abdom­inaux don­nent le moin­dre signe de faib­lesse. Soupir d’une col­lègue: “Ce n’est tout de même pas juste: ce sont eux qui man­gent, et c’est nous qui grossis­sons!” Elle a rai­son. Il serait grand temps de revoir ces métab­o­lismes qui remon­tent sans doute aux temps préhis­toriques, durant lesquels les hommes devaient rester sveltes pour pou­voir courir après le renne agile ou fuir devant le mam­mouth en furie, tan­dis que les femmes stock­aient la moin­dre calo­rie pour favoriser leurs grossesses. Surtout dans une équipe d’archéologues, pas vrai?

Le Père Noël est-il un voleur?

Guir­lan­des lumineuses, étoiles, anges, cadeaux géants,… Cette fois, les déco­ra­tions sont bien en place dans la vieille ville. Même au Ser­vice archéologique: un Père Noël grimpe en effet sur l’imposante façade du bâti­ment. Ques­tion lanci­nante: comme il monte du côté des dépôts, et non des bureaux, a-t-il vrai­ment l’intention d’apporter des cadeaux aux col­lab­o­ra­teurs? Ne vient-il pas plutôt pour piquer des objets? J’ai sou­vent pensé que cette mode des Pères Noël déco­rat­ifs grandeur nature prof­i­tait aux cam­bri­oleurs. Il leur suf­fit de ne pas trop bouger!

Tumbler!

Une maman et son très petit garçon lon­gent le chemin bor­dant notre chantier de fouilles. Chemin tout encom­bré par diverses machines que nous util­isons pour creuser les secteurs, accélérer les déca­pages, déplacer les tas de déblais ou reboucher les trous. “Regarde, chéri, ce sont les mêmes que ton papa utilise au tra­vail! Tu sais com­ment elle s’appelle, celle-ci?” lui demande-t-elle en désig­nant le véhicule à gros pneus et benne bas­cu­lante que nous nom­mons famil­ière­ment “dumper”. Le petit garçon annonce alors fière­ment, et sans l’ombre d’une hési­ta­tion: “Ouais, c’est un tum­bler!” Rien à essorer ici cepen­dant, à part peut-être nos vête­ments de tra­vail détem­pés par la pluie et la boue du début de l’hiver…