De l’imagination des archéologues

Vu l’inévitable frag­men­tar­ité des ves­tiges, matière pre­mière de son tra­vail, une des qual­ités fon­da­men­tales de l’archéologue doit être l’imagination. Mais atten­tion, bien dosée et judi­cieuse­ment placée! Et pour­tant, même ainsi, il arrive de se tromper lour­de­ment. Exem­ple: une plaque oxy­dée de bleu turquoise, ornée de motifs géométriques, trou­vée bien entendu hors con­texte. La tour­nant et la retour­nant dans ma main, la soupe­sant, recon­sti­tu­ant men­tale­ment ses par­ties man­quantes, je l’identifie finale­ment comme un pec­toral, une plaque de cein­ture ou un orne­ment de four­reau en bronze, prob­a­ble­ment d’époque romaine ou médié­vale. Quoiqu’avec une cer­taine pru­dence, n’en ayant jamais vu de com­pa­ra­ble. Et pour cause… Il s’agissait en fait d’un objet tout ce qu’il y a de plus mod­erne. Un élé­ment de mise à terre de para­ton­nerre en cuivre! Quelle déception…

Diversité bioarchéologique

Notre chantier de fouilles, sachez-le, est aussi un écosys­tème varié. Une foule de plantes et de fleurs, du chénopode à la camomille, pousse sur les tas de déblais, atti­rant du coup papil­lons et insectes en tous gen­res (de la punaise à l’opilion) ; les che­nilles font leurs chrysalides dans les car­tons d’objets, ainsi que les araignées leurs toiles; le “sang des Bour­guignons”, ces fameuses bac­téries rouges, colonisent les flaques d’eau stag­nant dans les bâches en plas­tique; la mousse pousse sur le fond des secteurs; les mouches pro­lifèrent dans les WC; les ger­ris gam­badent sur l’étang formé sous la sta­tion de tamis­age; le renard fait nuita­m­ment ses courses dans nos poubelles; des her­mines et des héris­sons se réfugient sous les tas de planches, etc… Et il y en a encore pour affirmer que l’archéologie ne sert à rien?

Question de points de vue

De r?centes fouilles arch?ologiques dans le jardin d’une villa de Munte­lier ont mis au jour un morceau de vil­lage lacus­tre bien con­serv? et regorgeant de mat?riel. Plusieurs jour­naux locaux leur ont con­sacr? un arti­cle, insis­tant notam­ment sur la d?couverte d’un orig­i­nal ? chewing-gum ? pr?historique en brai de bouleau. Soit. Le ? Son­ntags­blick ?, lui, a abord? le sujet sous un autre angle: les propri?taires de la villa, en l’occurrence le foot­balleur Cha­puisat et son ?pouse, photographi?s en grand et en couleurs . Les fouilles ?tant quant ? elles rel?gu?es ? une petite vignette noir-blanc dans un coin de la page, et ? quelques lignes qui pr?cisaient surtout l’?ge du chef de chantier. Arti­cle ? peo­ple ?, quoi… Je pen­sais que cela n’int?resserait per­sonne dans le milieu arch?ologique. Mais une coll?gue, lev­ant son nez du jour­nal, m’a soudain demand? les yeux bril­lants : ? Alors, tu l’as vu ? ? ? Le chantier ? Bien s?r ?, ai-je r?pondu. ? Non, a-t-elle r?torqu? : Chapuisat ! ?.

Bienvenue au SAEF

Il a beau se trou­ver loin des courants d’air et de la boue f?tide des chantiers de fouilles, le Ser­vice arch?ologique de Fri­bourg (SAEF) avec sa kyrielle de bureaux respire l’arch?ologie par tous ses pores. Il y a bien s?r les pho­tos de sites affich?es dans les couloirs, et des vit­rines pr?sentant des objets. Mais il y a aussi des d?tails plus sub­tils. Les toi­lettes, par exem­ple, dont toutes les portes sont ?tiquet?es avec le m?me soin que les car­tons d’objets (? Ser­vice arch?ologique, WC, femmes ?). Quant au secr?tariat, sa neu­tralit? admin­is­tra­tive est bris?e par un cr?ne humain n?gligemment pos? sur une table dans une bar­quette en car­ton, ? c?t? d’un vase de fleurs (pudeur oblige, il ne mon­tre au vis­i­teur que son occiput et se con­tente de ricaner vers le mur). Mais dom­mage, c’est une sim­ple cale en bois qui tient la porte prin­ci­pale ; pas une vert?bre de mammouth.

De l’art d?licat de la poterie pr?historique

Cours d’arch?ologie sp?cial con­sacr? ? la c?ramique. On d?bute par un exer­cice pra­tique : la fab­ri­ca­tion d’un pot selon la m?thode pr?historique. Sch?matis? dans les livres, cela a l’air sim­ple : les tech­niques de nos anc?tres ?taient rudi­mendaires, pas vrai ? Nous attaquons avec opti­misme*. Premi?re ?tape : m?langer du d?graissant ? l’argile, ce qui nous prend une bonne ving­taine de min­utes : la p?te est dure, les grav­il­lons font mal aux mains. Puis com­mence le mon­tage du r?cipient, par boudins d’argile superpos?s. Les colom­bins col­lent mal et sont dif­fi­ciles ? lisser, mais mon ?cuelle prend forme. Bient?t, je d?core le bord, con­tem­ple mon oeu­vre termin?e…et r?alise que le r?cipient s’effondre lente­ment sous son pro­pre poids. Ayant tent? sans succ?s de le ren­forcer, je me r?sous ? lui don­ner la forme d’un moule ? tarte. H?las, il se d?chire compl?tement lorsque je le d?colle de la table pour le met­tre ? s?cher… De guerre lasse et ? court de temps, je reprends mon argile et fa?onne en quelques min­utes une sorte de solide pot ? fleurs bas avec un fond et des parois ?pais. On m’a pr?dit qu’il allait se fis­surer ? la cuis­son… Le?on d’humilit?. C’est promis, je ne d?nigrerai plus la c?ramique pr?historique, m?me les jar­res Horgen**!

*Au pas­sage, notons le spec­ta­cle hila­rant d’une arm?e d’arch?ologues en tablier et en rang d’oignons, faisant de la poterie au milieu d’un couloir de l’universit?.
**C?ramique n?olithique particuli?rement grossi?re et aux formes rudi­men­taires. En fait, un som­met de la tech­nolo­gie, par­faite­ment adapt? aux modes de cuis­son de l’?poque!

Musique arch?ologique

Sugges­tion fumante d’un coll?gue, par ce trop pr?coce froid sib?rien: mon­ter un groupe avec les divers fouilleurs et autres arch?ologues qui sur notre chantier font de la musique durant leurs loisirs. Basse, bat­terie, gui­tare, did­jeri­doo, chant (en fran?ais, ital­ien et m?me arabe), il y aurait en effet mati?re ? faire. M?me m?zigue y serait int?gr?e, comme graphiste pour la cou­ver­ture de leurs albums. Soit. Mais tout se g?te au moment de trou­ver un nom ? cet ensem­ble. Mon coll?gue n’en d?mord pas: il veut le bap­tiser… les Tes­sons. His­toire de se casser au moins la voix, quoi!