De légers décalages

Lorsqu’on voy­age en train, la mécanique famil­ière de l’espace et du temps sem­ble par­fois se détra­quer un peu. L’autre soir, la voix suave du haut-parleur procla­mait peu avant Pay­erne: “Näch­ster Halt: Dietikon”. Arrivés à Léchelles, l’arrêt annoncé était Fleurier. Heureuse­ment, pas de touristes qui auraient pu être désori­en­tés par la chose. Juste quelques pen­du­laires, hilares de vis­iter tant de Suisse en si peu de temps. Dom­mage qu’il ait fait noir, nous n’avons pas pu prof­iter des paysages! Mais ce n’est pas tout. Le lende­main, j’ai trouvé sur le siège de mon com­par­ti­ment deux numéros aban­don­nés d’une revue…datant respec­tive­ment de sep­tem­bre et octo­bre 2006. Rien d’étonnnant donc à se croire sur la lune en arrivant à la gare de Fri­bourg, où les chewing-gums avaient été décol­lés du sol au chalumeau, creu­sant sous cha­cun un char­mant petit cratère.

La pomme d’André Ramseyer

C’est avec une cer­taine tristesse que j’ai appris le décès, il y a quelques jours, du sculp­teur suisse André Ram­seyer. Il était prob­a­ble­ment le pre­mier artiste à avoir mar­qué mon enfance, car une de ses sculp­tures ornait le préau de mon école pri­maire : une sorte de grosse volute en bronze poli fixée sur un socle en béton, qui fai­sait aussi office de fontaine, et sur les reliefs de laque­lle les enfants ado­raient grimper lorsque l’eau ne coulait pas. Un jour, mon père m’avait révélé le nom de son auteur. Nom que je me sou­viens avoir immé­di­ate­ment asso­cié dans mon jeune esprit avec… une mar­que éponyme de jus de pommes! Tout en me deman­dant quel rap­port il pou­vait bien y avoir entre la sculp­ture et la bois­son… En avais-je con­clu que les ron­deurs de la pre­mière évo­quait vague­ment la sil­hou­ette d’une pomme, ou que la fontaine devait en fait pro­duire du jus de pommes? Quoi qu’il en soit, depuis lors, mal­gré mon peu d’attirance pour l’art abstrait, j’ai tou­jours eu une ten­dresse par­ti­c­ulière pour les oeu­vres d’André Ram­seyer. Qu’il fasse désor­mais de belles sculp­tures de nuages!

Accessoires

Ce matin, dimanche, S. est parti de bonne heure. Il avait rasé sa bar­bi­che pour en faire une mous­tache, et por­tait plusieurs cabas au con­tenu sur­prenant: des ani­maux en peluche, une bouteille de whisky vide, une bombe de mousse à raser, des coupes en verre, un gâteau au choco­lat, un abat-jour, des ver­res à pied, un petit canard en plas­tique pour le bain, une chemise en flanelle, un moule à cake, une pomme et de vieux jour­naux anglais. Une seule expli­ca­tion à ces étrangetés: une pièce de théâtre se pré­pare, et c’est jour de répéti­tion! A pro­pos, pour tout ren­seigne­ment: http://www.tcf.ch/

Le sapin vivant

Au fil du temps, les décors de Noël devi­en­nent décidé­ment tou­jours plus fan­tai­sistes: de l’ ordi­na­teur minia­ture au moulinet de canne à pêche doré, du corset à frous-frous de verre au bal­lon de foot, du croc­o­dile au mini sapin décoré, de la paire de tenailles à la tête de dia­ble, du boule­dogue en man­teau rose au pois­son com­bat­tant toutes nageoires dehors, de la saucisse de Vienne au ham­burger pail­leté, du faux canard de bain au nénuphar, on trouve désor­mais pra­tique­ment de tout (sauf la tru­elle de l’archéologue, que je cherche depuis des années). Mais la palme de l’originalité revient cette année à un véri­ta­ble sapin humain. Une vendeuse d’un grand mag­a­sin du centre-ville avait teint ses cheveux, courts et héris­sés, en vert pro­fond, et por­tait de grosses boucles d’oreilles scin­til­lantes. Joyeux Noël donc!

Halloween à Noël

Sur l’étagère du salon trône une lanterne en terre cuite orange, fig­u­rant une cit­rouille au vis­age ajouré. Après des années de calme minéral ce sym­pa­thique bibelot, famil­ière­ment surnommé Jack, a soudain choisi de faire une farce. L’autre jour, alors que je le pre­nais pour l’épousseter, un de ses orbites a craché une grosse araignée, qui a frôlé ma main avant de tomber sur le sol. Mal­gré la sur­prise et ma frayeur d’arachnophobe, j’ai réussi à ne pas lâcher l’objet: il a pu repren­dre sans ran­cune sa place sur l’étagère. Mais depuis cet inci­dent, le sourire édenté de Jack sem­ble s’être un peu élargi. Nor­mal, il avait enfin rem­pli son rôle! C’est ainsi que j’ai fêté Hal­loween juste avant Noël.

Dans les entrailles du monstre

Un gros camion échoué sur le trot­toir de la Route de la Pis­ci­cul­ture. En panne. “Bien fait”, ai-je pensé avec une sat­is­fac­tion mesquine: il y a trop de ces mon­stres qui mon­tent et descen­dent la rue en gron­dant dès l’aurore, sou­vent à tombeau ouvert, au mépris des humains et des chats (pau­vre Robin­son). Deux hommes s’affairaient autour de la bête au capot ouvert, le chauf­feur et un dépan­neur. En choeur, très con­cen­trés, ils trit­u­raient des tuyaux, action­naient des clapets, tirail­laient des fils, se met­taient à qua­tre pattes pour exam­iner le châs­sis et les roues. Et pen­dant ce temps, le camion exha­lait des soupirs et des jets de vapeur peu ras­sur­ants. Mal­gré tout, je ne pou­vais m’empêcher d’admirer leur savoir-faire: l’anatomie d’une machine de ce genre n’est pour moi, pau­vre pié­tonne, qu’un mys­térieux chara­bia! Et pour­tant… En arrivant à leur hau­teur, con­tour­nant prudem­ment l’épave cra­chotante, voilà que j’attrape des bribes de leur con­ver­sa­tion: “Et ce machin, là, vous savez à quoi ça sert?” demandait le chauf­feur. “Aucune idée”, répondait le dépan­neur. Selon toute vraisem­blance, le camion allait rester là un bon moment! Bien fait.