Infimes étrangetés
Il y a des jours où se cumulent les petites bizarreries. Tout a commencé par mon voisin, affublé d’énormes lunettes noires, qui m’a frôlée comme un fantôme dans l’escalier sans lumière. Ensuite, j’ai trouvé une fouine morte, intacte, couchée derrière une voiture. Au bas du Court Chemin, un sac à poubelle mal fermé montrait de drôles de bouts de mousse en forme d’intestins. L’autre jour, au même endroit, c’était un petit buste d’homme en plâtre qui dépassait des gravats jetés dans une benne. Un rien plus loin, une plate-bande se hérissait d’une plantation de… fourchettes! Lorsque j’ai vu un bébé arborer une barboteuse à imprimé militaire, puis un petit garçon insister auprès de son papa pour aller voir le rayon des soutien-gorges, j’ai commencer à me poser de sérieuses questions. Etais-je réveillée, ou encore en train de dormir, tricotant en rêves de ces absurdités dont mon cerveau a le secret? Heureusement, j’ai rencontré par hasard une amie, et nous sommes allées prendre ensemble un café sur une terrasse. Sa bonne humeur a remis les choses en place. Le reste de la journée s’est déroulé normalement. Mis à part que mon cactus miniature, pourtant protégé en permanence sous une cloche hermétique, s’était fait grignoter par une cochenille. Allez comprendre…
Berne!
Pas de chance ce matin: l’intercity Lausanne-Berne arrivera à Fribourg avec 25 minutes de retard. C’est l’heure de pointe, les quais sont bondés de gens un peu vitreux portant des cafés ou grillant une salvatrice cigarette. Pour y remédier, on nous suggère de prendre le train régional. La rame aux allures de métro semble avoir des ressources spatiales insoupçonnées, puisqu’elle absorbe sans trop de problèmes les naufragés de l’intercity et les passagers habituels de la ligne. Le convoi s’ébranle tandis que la bonne humeur revient: après tout, on arrivera peut-être à l’heure au bureau. Mais c’est sans compter avec les arrêts intermédiaires, qui sont légion entre Fribourg et la capitale helvétique. A chaque gare, même la plus petite (certaines se résument à une cabane de bois en pleine campagne), c’est un nouveau flot de passagers qui monte. Les moindres recoins se remplissent, certains voyageurs debout finissent presque sur les genoux des gens assis. A chaque gare, je me persuade que l’on ne pourra plus ajouter personne. Et pourtant, ça se remplit toujours. Je suis coincée dans un angle, entre le sac à dos d’un employé de la poste (son badge pend à la ceinture) et une dame au parfum sucré qui regarde poliment dans le vague. Comme je ne peux pas pencher la tête, je ne sais pas si mon sac est toujours entre mes pieds. Le train commence à ressembler à une boîte de sardines géantes. Même si les gens restent stoïques, la tension est palpable, et le trajet paraît interminable. Enfin, on annonce le terminus. Ouf! Mais la délivrance complète, le point final de l’histoire, provient d’une toute petite fille, qui devait se sentir bien coincée au milieu de toutes ces jambes d’adultes. Faisant écho au haut-parleur, elle s’écrie soudain avec enthousiasme, dans le silence plombé du wagon: “Berne!”. Du coup, les visages s’éclairent, et lorsque les portes s’ouvrent, tout le monde sort du train avec le sourire. Après tout, le voyage ne s’est pas si mal déroulé.
L’odyssée des sacs
Comme mon aspirateur arrivait à son dernier sac, j’ai voulu en racheter. Mais dans tous les commerces de la ville, le modèle semblait manquer mystérieusement. J’ai fini par en commander 3 paquets (puisqu’il était impossible d’en obtenir un seul) auprès d’un magasin d’électroménager. Avec force courbettes et grands sourires, on me les a promis pour la semaine suivante. Affaire réglée, ai-je cru. Une semaine a passé, puis deux, sans aucune nouvelle. Je suis donc retournée au magasin pour me renseigner. “Non, ils ne sont pas encore arrivés, ils seront là la semaine prochaine” (tiens donc). Resourires, recourbettes. Pendant ce temps, dans mon aspirateur, le dernier sac se remplissait dangereusement. La semaine suivante, toujours rien. Il a fallu vider ledit sac dans la poubelle (opération peu ragoûtante s’il en est) pour pouvoir faire le ménage. A la maison, on m’a aimablement suggéré de jeter mon aspirateur et d’en racheter un qui fonctionne sans sacs. J’ai failli céder, puis j’ai découvert un site internet dédié à la vente de sacs d’aspirateurs en tous genres (si si, ça existe). De guerre lasse, j’y ai donc passé commande d’un lot de 3 paquets, pour rentabiliser les frais d’envoi, et le colis est arrivé quelques jours plus tard. Soulagement. Avant d’aller le chercher à la poste, j’ai décidé d’annuler ma commande auprès du magasin sus-mentionné (où, après tout, ils se moquaient du monde). Mais manque de pot: les sacs venaient, enfin, d’arriver! Le vendeur me les a apportés d’un air si triomphant que je n’ai pas eu le courage de les refuser. Du coup, je suis rentrée à la maison riche de 6 paquets de sacs pour aspirateurs! On peut parier que la machine rendra l’âme avant que le stock soit terminé. Si jamais, avis aux amateurs: qui aurait besoin de sacs type X 351?
La grande bringue dans l’ascenseur
Mon médecin vient de déménager son cabinet dans un complexe ultramoderne en périphérie de Fribourg. L’ensemble est encore partiellement en chantier, il sent le béton et la peinture. C’est le royaume de l’inox et du verre et de leur nudité presque stérile, et comble du luxe, des hauts-parleurs intégrés aux murs arrosent de radio locale tous les couloirs du bâtiment. Un peu déroutée, j’entre dans l’ascenseur et presse sur le bouton du troisième. Lorsque la machine s’arrête avec un léger soupir, je descends, croisant au passage une grande bringue sophistiquée au parfum puissant. Hélas, l’unique porte censée donner accès à l’étage est fermée à clé. Perplexe, je me retourne pour me renseigner auprès de ladite grande bringue. Qui se contente de me regarder d’un air narquois tandis que la porte de l’ascenseur se referme sur elle. Une véritable scène de cinoche, avec moi-même dans le rôle de l’empotée de service. Bon. Un peu irritée, je tente alors de prendre l’ escalier, et débouche dans une salle de fitness immense autant que déserte! Toujours pas trace du cabinet médical. Je remonte donc dans l’ascenseur… et découvre que j’étais simplement descendue au premier étage au lieu du troisième. Tout ça à cause de la grande bringue.
Feu vert
Samedi matin dans un bus en partance pour un centre commercial de la région. Il y a peu de passagers, essentiellement des vieilles dames qui tricoteraient sûrement sur leurs genoux si le véhicule encore immobile n’était pas plongé dans la pénombre de la gare routière. Il règne une certaine torpeur. On attend le départ, l’oeil rivé sur le signal lumineux, qui malgré l’heure reste désespérement rouge. Soudain, il passe au vert. Pas de réaction du côté du chauffeur, un petit homme gris tout avachi sur son volant. Une voix aigrelette s’élève alors: « C’est vert! ». Je sors de ma somnolence, vaguement irritée par le ton un peu sec de la passagère, et me raidis en attendant la réaction du chauffeur, qui n’apprécierait sûrement pas de se faire ainsi rappeler à sa tâche (c’est que des décennies de transports en commun m’ont trop souvent confrontée à un personnel irascible)… Mais surprise: le petit homme se penche vers nous, un sourire lumineux lui fendant la figure, et annonce avec un fort accent italien: «Je suis tranquille, il y a toujours quelqu’un qui regarde pour moi! ». Sa remarque met chacun de bonne humeur, et le bus démarre enfin, en route pour les emplettes. Avec un petit rayon de soleil à l’intérieur.
De légers décalages
Lorsqu’on voyage en train, la mécanique familière de l’espace et du temps semble parfois se détraquer un peu. L’autre soir, la voix suave du haut-parleur proclamait peu avant Payerne: “Nächster Halt: Dietikon”. Arrivés à Léchelles, l’arrêt annoncé était Fleurier. Heureusement, pas de touristes qui auraient pu être désorientés par la chose. Juste quelques pendulaires, hilares de visiter tant de Suisse en si peu de temps. Dommage qu’il ait fait noir, nous n’avons pas pu profiter des paysages! Mais ce n’est pas tout. Le lendemain, j’ai trouvé sur le siège de mon compartiment deux numéros abandonnés d’une revue…datant respectivement de septembre et octobre 2006. Rien d’étonnnant donc à se croire sur la lune en arrivant à la gare de Fribourg, où les chewing-gums avaient été décollés du sol au chalumeau, creusant sous chacun un charmant petit cratère.



















